L’Odyssée du Mot « Humour » : De l’Ancien Français au Retour par l’Anglais

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Sommaire

L’Odyssée du Mot « Humour » : De l’Ancien Français au Retour par l’Anglais

Le mot « humour » incarne une fascinante boucle étymologique franco-anglaise. Entré dans la langue française au XVIIIe siècle par emprunt direct à l’anglais humour, ce terme avait pourtant des racines françaises anciennes. L’anglais avait lui-même emprunté l’ancien français humeur (du latin humor, « liquide ») en lui donnant une acception nouvelle liée à la gaieté et à l’esprit comique. Cette réintroduction s’explique par l’anglophilie des Lumières et les échanges intellectuels entre philosophes français et britanniques.

Racines Étymologiques : Du Latin aux Humeurs

Le Latin Humor et la Théorie Médicale

Le terme tire ses racines du latin humor, désignant initialement les fluides corporels. Selon la théorie hippocratique des humeurs, quatre liquides régissent le tempérament humain : le sang (optimisme), la bile jaune (colère), la bile noire (mélancolie) et le flegme (calme). L’équilibre ou le déséquilibre de ces humeurs détermine la santé physique et le caractère psychologique.

Cette conception médicale, dominante de l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle, explique que le mot « humeur » en ancien français signifie d’abord « disposition du corps » puis, par extension, « disposition d’esprit ».

L’Ancien Français Humeur (XIIe-XVIIe siècle)

En ancien français (XIIe siècle), humeur évolue progressivement vers le sens de « disposition d’esprit », puis « tempérament », et parfois « gaieté facétieuse ». Pierre Corneille utilise déjà ce sens au XVIIe siècle, comme l’atteste la formule « Cet homme a de l’humeur » (1643), signifiant qu’il possède un esprit plaisant et original.

Progressivement, le terme se différencie : humeur en vient à désigner l’humeur changeante, l’irritabilité, tandis qu’un glissement sémantique s’opère vers la notion d’esprit comique et de gaieté.

L’Emprunt Anglais (XVIIe siècle)

Au XVIIe siècle, les Anglais empruntent le français humeur sous la forme humour. Mais ils lui donnent un sens spécifique : « aptitude à percevoir le comique avec détachement et ironie », une forme d’esprit mêlant finesse et distance philosophique.

Cette acception se précise vers 1760, notamment grâce aux essayistes britanniques qui théorisent l’humour comme qualité distinctive de l’esprit anglais, opposée à la wit française (trait d’esprit plus acéré et direct).

Le Retour en France au XVIIIe Siècle

L’Anglophilie des Lumières

Le XVIIIe siècle voit un engouement des intellectuels français pour la culture britannique. Les séjours de Voltaire en Angleterre (1726-1729) et ses Lettres philosophiques (1734) diffusent l’admiration pour les institutions et la pensée britanniques.

Dans ce contexte, des termes anglais pénètrent le français cultivé. Humour figure parmi ces emprunts, porteur d’une conception particulière de l’esprit comique.

La Lettre de Voltaire à l’Abbé d’Olivet (20 août 1761)

La première attestation claire du terme humour en français remonte à une lettre de Voltaire à Pierre-Joseph Thoulier d’Olivet, dit l’abbé d’Olivet, datée du 20 août 1761. Voltaire y écrit :

« Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent yumor ; et ils croient qu’ils ont seuls cette humeur ; que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit. C’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille. »

Cette remarque révèle la conscience qu’a Voltaire de la boucle étymologique. Le mot revient en français avec un sens enrichi par le détour anglais.

Contexte Intellectuel des Lumières

L’introduction d’humour dans le vocabulaire français répond à un besoin conceptuel. Les Lumières opposent deux formes de comique :

L’esprit français (la wit, le trait d’esprit) : Raillerie acérée, ironie mordante, jeu de mots brillant. Voltaire, Diderot et Chamfort illustrent cette tradition du bon mot qui frappe.

L’humour anglais : Regard détaché et philosophique sur l’absurdité du monde, mêlant mélancolie et sourire. Laurence Sterne (Tristram Shandy, 1759-1767) incarne cette sensibilité nouvelle.

L’humour apparaît comme une forme de sagesse comique, moins agressive que la satire française traditionnelle.

Évolution Sémantique et Acceptation

Premières Occurrences Écrites (1725-1761)

Certaines sources mentionnent des occurrences du terme vers 1725, mais ces attestations restent marginales et peu documentées. La lettre de Voltaire de 1761 constitue la référence pivot qui popularise véritablement le mot dans les milieux lettrés.

D’autres sources situent l’emprunt autour de 1745 ou même après la Révolution (post-1789), mais 1761 demeure la date consensuelle chez les lexicographes.

Définitions Lexicographiques

Dictionnaire de l’Académie française (éditions successives) : L’Académie française intègre le mot dans ses éditions ultérieures en soulignant l’emprunt à l’anglais et en définissant l’humour comme « gaieté d’imagination, verve comique ».

Littré (1863) : Émile Littré définit l’humour comme « une sorte de gaieté railleuse et originale », formule élégante mais volontairement floue qui témoigne de la difficulté à cerner le concept.

Évolution moderne (fin XIXe-XXe siècle) : Le sens s’élargit progressivement pour désigner toute forme d’esprit comique teinté de détachement ou d’ironie. La distinction avec humeur (irritabilité) se fixe définitivement.

Résistance de la Théorie des Humeurs

Certaines sources primaires, notamment l’Académie française, insistent sur l’emprunt pur sans lien médical résiduel. D’autres notent une persistance de la théorie des humeurs dans l’imaginaire collectif, expliquant l’association durable entre tempérament et esprit comique.

Cette tension reflète la coexistence, au XVIIIe siècle, entre médecine traditionnelle humorale et nouvelles conceptions physiologiques.

Conceptualisation Philosophique de l’Humour

Opposition avec la Bouffonnerie

Au XVIIIe siècle, humour s’oppose à la bouffonnerie grossière et au comique de farce. Il incarne un rire philosophique, une forme d’esprit qui élève plutôt qu’elle n’abaisse.

Nicolas de Chamfort (1741-1794) synthétise cette conception dans sa maxime célèbre : « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. » Le rire devient signe de sagesse et de lucidité face à l’absurdité du monde.

L’Humour comme Regard Philosophique

Les philosophes des Lumières théorisent l’humour comme forme de pensée critique. Paul Reboux (1877-1963) formulera plus tard cette définition devenue classique : l’humour consiste à « traiter à la légère les choses graves, et gravement les choses légères ».

Cette capacité de renversement des perspectives, de mise à distance ironique, caractérise l’esprit des Lumières et annonce le détachement romantique.

Distinction Nationale des Humours

Un débat traverse le XVIIIe siècle : l’humour est-il spécifiquement anglais ou universel ? Les Anglais revendiquent l’humour comme génie national. Les Français, tout en admirant l’humour britannique, rappellent leurs propres traditions comiques.

L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert note que « les Anglais ne sont point les seuls qui aient eu l’humour en partage. Swift a tiré de très grands secours des œuvres de Rabelais, & de Cyrano de Bergerac. Les mémoires du chevalier de Grammont sont pleins d’humour, & peuvent passer pour un chef-d’œuvre en ce genre ».

Cette défense de l’humour français vise à démontrer que le rire philosophique n’est pas monopole anglais, même si le mot l’est devenu.

L’Humour dans la Culture Française Post-XVIIIe

XIXe Siècle : Naturalisation et Extension

Au XIXe siècle, humour se naturalise définitivement en français. Le romantisme, sensible à l’ironie et au détachement philosophique, adopte pleinement le concept.

Théophile Gautier, Gérard de Nerval et plus tard Alphonse Allais incarnent un humour français spécifique, mêlant absurde, mélancolie et fantaisie.

XXe Siècle : Diversification

Le XXe siècle voit l’explosion des formes d’humour : humour noir (André Breton), humour absurde (Boris Vian, Eugène Ionesco), humour politisé (Pierre Dac, Coluche).

Sigmund Freud étudie Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905), apportant une dimension psychanalytique à la compréhension de l’humour. Pour Freud, le trait d’esprit (Witz) et l’humour constituent des mécanismes de défense permettant de gérer l’angoisse et les pulsions.

XXIe Siècle : Mondialisation et Fragmentation

En 2026, le terme humour désigne un ensemble hétérogène de pratiques comiques. Les frontières nationales de l’humour s’estompent partiellement (mondialisation de la culture), tout en se réaffirmant (revendications identitaires).

Les débats contemporains opposent :

L’humour comme liberté absolue : Tradition héritée des Lumières, défendant l’humour comme espace de parole libérée de toute contrainte.

L’humour comme responsabilité sociale : Approche soulignant les effets potentiellement blessants de certaines formes d’humour (raciste, sexiste, etc.).

Cette tension réactualise les questions du XVIIIe siècle sur les limites du rire et sa fonction sociale.

Pertinence Contemporaine

Boucles Étymologiques Franco-Anglaises

L’histoire du mot humour illustre la circulation des concepts entre cultures. Le français médiéval nourrit l’anglais moderne, qui enrichit à son tour le français des Lumières. Ces échanges démontrent la porosité des frontières linguistiques et culturelles.

En 2026, d’autres termes effectuent des parcours similaires : weekend (anglais emprunté au français fin de semaine), parking (anglais dérivé du français parc), témoignant de la vitalité de ces échanges.

Philosophie de l’Humour

La question philosophique posée par Voltaire reste d’actualité : qu’est-ce que l’humour et en quoi se distingue-t-il du simple comique ? Les définitions contemporaines insistent sur :

Le détachement : L’humour suppose une distance ironique, une capacité à rire de soi-même et du monde.

L’intelligence : Contrairement au rire automatique, l’humour requiert un travail intellectuel d’interprétation.

L’ambiguïté : L’humour joue sur le second degré, le non-dit, l’implicite.

Ces caractéristiques, identifiées dès le XVIIIe siècle, structurent encore notre compréhension de l’humour.

L’Humour Face aux Défis Contemporains

Plusieurs enjeux actuels font écho à l’histoire du mot :

Intelligence artificielle et humour : Les tentatives de programmer l’humour dans les IA interrogent la nature de cette capacité éminemment humaine. L’humour résiste-t-il à la formalisation algorithmique ?

Mondialisation culturelle : Comment l’humour voyage-t-il entre les cultures ? Existe-t-il un humour universel ou seulement des humours nationaux ?

Censure et liberté d’expression : Le débat du XVIIIe siècle entre esprit critique et respect des convenances se poursuit sous de nouvelles formes.

Sources et Références

Sources encyclopédiques :

  • Wikipédia, « Humour » – https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Humour
  • Wikimonde, « Humour » – https://wikimonde.com/article/Humour
  • Dictionnaire de l’Académie française (9e édition)

Sources académiques et spécialisées :

Sources primaires :

  • Voltaire, Lettre à l’abbé d’Olivet, 20 août 1761
  • Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article « Humour »
  • Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées

Ouvrages de référence :

  • Sigmund Freud, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905)
  • Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965)
  • Franck Evrard, L’Humour, Paris, Hachette, « Supérieur », 1996
  • Jonathan Pollock, Qu’est-ce que l’humour ?, Paris, Klincksieck, 2001

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