L’Humour Aristocratique du Grand Siècle : Molière et La Fontaine
Les grands auteurs classiques français comme Molière et La Fontaine ont développé un humour raffiné, adapté au public aristocratique du XVIIe siècle sous Louis XIV. Mêlant satire subtile, ironie et comique de mœurs, ils ont créé un rire intelligent destiné à corriger les vices sans heurter la bienséance royale. Cet humour « aristocratique » visait à faire rire les honnêtes gens tout en châtiant les travers sociaux, dans un contexte de censure et de protection royale.
Le Grand Siècle et Son Public
L’absolutisme louis-quatorzien
Le règne personnel de Louis XIV (1661-1715) marque l’apogée de l’absolutisme français. Le roi concentre tous les pouvoirs et fait de Versailles le centre de la vie politique et culturelle. La noblesse, écartée du pouvoir effectif, se consacre à la vie de cour et aux divertissements raffinés.
Dans ce contexte, le théâtre et la littérature jouent un rôle crucial. Ils servent à la fois de divertissement pour une aristocratie oisive et d’outil de légitimation du pouvoir royal. Louis XIV comprend l’importance de contrôler la production culturelle, d’où un système de mécénat royal et de censure.
Le public des « honnêtes gens »
L’idéal de « l’honnête homme » domine la société cultivée du XVIIe siècle. Il s’agit d’un courtisan raffiné, cultivé sans pédanterie, capable de conversation brillante et de jugement mesuré. Ce public apprécie un humour subtil, fondé sur l’observation fine des mœurs plutôt que sur la farce grossière.
Les salons précieux, tenus par des femmes de l’aristocratie, jouent un rôle majeur dans l’élaboration de ce goût classique. Ils promeuvent un idéal de conversation polie, d’esprit délicat et de sensibilité raffinée. C’est pour ce public que Molière et La Fontaine écrivent.
La doctrine classique
Le classicisme français du XVIIe siècle impose des règles strictes. La doctrine des trois unités (action, temps, lieu), la séparation des genres (tragédie noble, comédie bourgeoise), le respect de la bienséance : autant de contraintes qui encadrent la création théâtrale.
Pour la comédie, l’idéal est résumé par la formule latine « castigat ridendo mores » : corriger les mœurs par le rire. L’humour doit être utile, instruire tout en divertissant. Cette conception morale du rire traverse toute l’œuvre de Molière et de La Fontaine.
Molière : Génie de la Comédie Classique
De l’Illustre Théâtre à la protection royale
Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673) prend le nom de Molière en 1644 lorsqu’il fonde l’Illustre Théâtre avec Madeleine Béjart. Après des débuts difficiles à Paris, la troupe part en province pendant treize ans, période durant laquelle Molière perfectionne son art d’acteur et d’auteur.
Le retour à Paris en 1658 marque un tournant. La troupe joue devant le roi et obtient sa protection. En 1665, elle devient « Troupe du Roi », bénéficiant d’une pension annuelle. Cette protection royale est cruciale : elle permet à Molière de résister aux attaques de ses nombreux ennemis, notamment lors des controverses sur Tartuffe et Dom Juan.
Les grandes comédies de caractères
Molière révolutionne la comédie française en créant des pièces centrées sur un caractère dominant poussé jusqu’à l’obsession. L’Avare (1668) met en scène Harpagon, dont la passion de l’argent détruit toutes ses relations humaines. Le Misanthrope (1666) explore la rigidité morale d’Alceste. Le Malade imaginaire (1673) ridiculise l’hypocondrie d’Argan.
Ces « grandes comédies » en cinq actes respectent les règles classiques tout en conservant la vivacité des farces. Molière emprunte aux modèles antiques (Plaute, Térence) la structure dramatique et les types de personnages, mais y insuffle une vérité psychologique nouvelle.
Tartuffe (1664, autorisé en 1669) constitue son chef-d’œuvre le plus controversé. Cette satire de l’hypocrisie religieuse déclenche un scandale : la pièce est interdite pendant cinq ans malgré le soutien du roi. Molière doit remanier le texte à plusieurs reprises avant d’obtenir l’autorisation de le jouer publiquement.
La satire des précieuses et des pédants
Les Précieuses ridicules (1659) lance la carrière parisienne de Molière. Cette courte farce en un acte ridiculise les excès du langage précieux et les prétentions culturelles de la petite bourgeoisie qui singe l’aristocratie. Le succès est immédiat, établissant Molière comme le satiriste des modes contemporaines.
Les Femmes savantes (1672) reprend cette thématique en ciblant le pédantisme et les prétentions intellectuelles mal digérées. Molière ne critique pas le savoir féminin en soi, mais la vanité de celles qui étalent une érudition superficielle et méprisent les réalités domestiques.
Le comique moliéresque
Le génie de Molière réside dans sa capacité à combiner plusieurs niveaux de comique. Le comique de mots (jeux de mots, calembours, déformations), le comique de gestes (lazzi, mimiques, pantomimes), le comique de situation (quiproquos, déguisements) et surtout le comique de caractère se mêlent harmonieusement.
Acteur remarquable, Molière conçoit ses pièces pour la scène. Ses didascalies, quoique rares, témoignent de sa maîtrise du jeu théâtral. Il crée des rôles sur mesure pour les membres de sa troupe, exploitant leurs talents spécifiques.
La Fontaine : Ironie et Sagesse
Le fabuliste de la cour
Jean de La Fontaine (1621-1695) mène une carrière plus discrète que Molière, mais non moins brillante. D’abord protégé par le surintendant Fouquet, il passe ensuite sous la protection de diverses personnalités aristocratiques. Élu à l’Académie française en 1684, il incarne la figure du poète de cour, vivant de pensions et de mécénats.
Contrairement à Molière qui affronte directement le public, La Fontaine diffuse ses œuvres par l’imprimerie. Ses Fables paraissent en plusieurs recueils entre 1668 et 1694, connaissant un succès immédiat et durable.
L’art de la fable
La Fontaine reprend le genre antique de la fable (Ésope, Phèdre) mais le renouvelle profondément. Ses textes ne sont plus de simples apologues didactiques, mais de véritables petits poèmes narratifs, d’une variété formelle remarquable.
L’anthropomorphisme animal permet une satire détournée. En mettant en scène des lions, des renards, des agneaux et des loups, La Fontaine peut critiquer le pouvoir, l’injustice sociale et la vanité humaine sans attaquer directement les puissants. Le lecteur comprend les allusions sans que l’auteur s’expose à la censure.
Les fables les plus célèbres (Le Corbeau et le Renard, La Cigale et la Fourmi, Le Loup et l’Agneau) condensent en quelques vers une observation sociale, une leçon morale et souvent une ironie mordante. La morale explicite ne constitue qu’une partie du sens : le récit lui-même véhicule une vision désabusée des rapports humains.
La satire des courtisans
Plusieurs fables ciblent directement la vie de cour et ses bassesses. Les Animaux malades de la peste dénonce l’injustice d’une justice qui frappe les faibles et épargne les puissants. Le Lion et le Moucheron met en scène un roi capricieux et tyrannique.
La Fontaine observe avec lucidité la servilité courtisane, la flatterie intéressée, la lâcheté face au pouvoir. Mais son ironie reste souriante, jamais révolutionnaire. Il ne cherche pas à renverser l’ordre social, seulement à en dévoiler les hypocrisies avec une sagesse résignée.
Une philosophie du juste milieu
Au-delà de la satire, les fables véhiculent une philosophie épicurienne modérée. La Fontaine prône la modération, la prudence, l’acceptation de la condition humaine. Face à l’injustice et à la violence du monde, il recommande la discrétion et la sagesse pratique plutôt que la révolte.
Cette sagesse désabusée séduit le public aristocratique. Elle conforte une vision du monde où chacun doit tenir son rang, accepter les hiérarchies tout en reconnaissant lucidement leurs imperfections.
Les Mécanismes de l’Humour Aristocratique
L’élégance de la forme
L’humour aristocratique se distingue d’abord par son raffinement formel. Molière comme La Fontaine soignent leur style, créent des vers harmonieux, des dialogues brillants. Le rire qu’ils provoquent n’est jamais grossier : il naît de la finesse de l’observation et de l’élégance de l’expression.
Cette sophistication formelle répond aux attentes d’un public cultivé, capable d’apprécier les subtilités du langage. Les jeux de mots ne sont jamais gratuits : ils révèlent toujours quelque chose du caractère ou de la situation.
La satire voilée
Contrairement à la farce médiévale qui nommait directement ses cibles, l’humour classique pratique l’allusion. Les types de personnages (l’hypocrite, l’avare, le pédant) permettent de critiquer des comportements sans attaquer des individus précis.
Cette indirection protège les auteurs tout en rendant la satire plus universelle. Chaque spectateur peut reconnaître les travers décrits chez ses contemporains sans se sentir personnellement visé, créant ainsi un rire complice et partagé.
Le comique de caractère
L’innovation majeure de Molière réside dans le comique de caractère. Ses grands personnages incarnent une passion unique, un vice dominant qui les aveugle et les pousse à l’absurde. Harpagon ne voit le monde qu’à travers l’argent, Alceste qu’à travers sa rigidité morale.
Cette réduction du personnage à son essence comique crée un effet de grossissement caricatural tout en maintenant une vérité psychologique. Les spectateurs reconnaissent dans ces caractères exagérés des traits humains authentiques.
La dimension morale
L’humour aristocratique assume pleinement sa fonction morale. Il ne s’agit pas de rire pour rire, mais de corriger les mœurs. Cette ambition édifiante légitime la comédie aux yeux d’une société qui reste profondément chrétienne et se méfie du rire gratuit.
Molière défend explicitement cette conception dans ses préfaces et dans La Critique de l’École des femmes (1663). Le rire devient un outil pédagogique, une forme de philosophie pratique accessible à tous.
L’Héritage Durable
La Comédie-Française
En 1680, sept ans après la mort de Molière, Louis XIV ordonne la fusion des différentes troupes parisiennes pour créer la Comédie-Française. Cette institution d’État a pour mission de conserver et transmettre le répertoire classique, en particulier les œuvres de Molière.
Depuis plus de trois siècles, la Comédie-Française joue régulièrement Molière. Certaines pièces comme Le Malade imaginaire ou Tartuffe n’ont jamais quitté le répertoire. Cette continuité assure la transmission vivante de l’héritage moliéresque.
Influence sur le théâtre français
Molière fixe pour longtemps les codes de la comédie française. Le XIXe siècle voit fleurir des comédies de mœurs et de caractère directement inspirées de ses modèles. Le vaudeville reprend ses mécanismes d’intrigue. Le boulevard parisien perpétue sa tradition de satire sociale légère.
Même les dramaturges qui cherchent à renouveler le genre (Beaumarchais au XVIIIe siècle, puis les auteurs modernes) doivent se situer par rapport au modèle moliéresque. Molière devient la référence incontournable du théâtre comique français.
Les fables dans l’éducation
Les Fables de La Fontaine entrent très tôt dans le corpus scolaire. Dès le XVIIIe siècle, elles font partie de l’éducation des enfants français. Cette position privilégiée perdure jusqu’à aujourd’hui : plusieurs générations de Français ont appris à lire et à réciter avec les fables.
Cette omniprésence scolaire assure leur survie mais transforme aussi leur réception. Les fables deviennent des textes enfantins, alors qu’elles étaient initialement destinées à un public adulte et cultivé. La dimension satirique et philosophique est souvent minimisée au profit de la morale explicite.
Résonances contemporaines
L’humour de Molière et La Fontaine reste étonnamment actuel. Les thèmes qu’ils abordent (hypocrisie, vanité, injustice, servilité) demeurent pertinents. Leurs œuvres posent des questions toujours d’actualité sur la fonction sociale du rire et les limites de la satire.
Les débats contemporains sur le « politiquement correct » et les limites de l’humour font écho aux controverses du XVIIe siècle. Molière fut censuré pour Tartuffe, accusé de miner la religion. Ces tensions entre liberté comique et respect des sensibilités traversent les époques.
Questions Fréquentes sur l’Humour du Grand Siècle
Qu’est-ce que « l’honnête homme » au XVIIe siècle ?
L’honnête homme désigne l’idéal du courtisan cultivé et raffiné, capable de briller en société sans pédanterie, maîtrisant l’art de la conversation et du jugement mesuré. C’est le public privilégié de Molière et La Fontaine.
Pourquoi Tartuffe fut-il interdit ?
Tartuffe fut interdit de 1664 à 1669 car il était perçu comme une attaque contre la religion et les dévots. Malgré le soutien du roi, Molière dut remanier sa pièce plusieurs fois avant d’obtenir l’autorisation de la jouer publiquement.
Quelle est la signification de « castigat ridendo mores » ?
Cette formule latine signifie « corriger les mœurs par le rire ». Elle résume l’idéal de la comédie classique : divertir tout en instruisant, utiliser le rire comme outil de critique sociale et d’amélioration morale.
Comment Molière combinait-il farce et classicisme ?
Molière intègre la vivacité et le comique physique de la farce médiévale dans le cadre structuré de la comédie classique en cinq actes. Il respecte les règles formelles tout en conservant l’énergie populaire, créant une synthèse originale.
Pourquoi La Fontaine utilise-t-il des animaux ?
L’anthropomorphisme animal permet une satire détournée. En mettant en scène des animaux, La Fontaine peut critiquer le pouvoir et les mœurs sans attaquer directement les puissants, évitant ainsi la censure.
Quelle est la différence entre les comédies de Molière et les farces médiévales ?
Les comédies de Molière sont plus longues (cinq actes), plus structurées (respect des unités classiques), plus raffinées dans le langage, et visent explicitement à corriger les mœurs. Les farces privilégiaient le rire immédiat et le comique physique.
Les fables de La Fontaine étaient-elles destinées aux enfants ?
Non, La Fontaine écrivait pour un public adulte et cultivé. C’est leur intégration ultérieure dans l’enseignement qui les a transformées en textes pour enfants, souvent au détriment de leur dimension satirique et philosophique.
Quel rôle joua Louis XIV dans la carrière de Molière ?
Louis XIV protégea Molière en lui accordant le titre de « Troupe du Roi » et une pension. Cette protection royale fut cruciale lors des controverses sur Tartuffe, permettant à Molière de résister à ses adversaires.
Le Rire Aristocratique : Un Modèle Durable
L’humour développé par Molière et La Fontaine au XVIIe siècle constitue un moment fondateur de la culture française. En créant une comédie raffinée, moralement légitime et socialement acceptable pour le public aristocratique, ils ont établi un modèle qui traverse les siècles.
Leur génie réside dans leur capacité à combiner le divertissement et l’instruction, le rire et la critique sociale, la sophistication formelle et la vérité humaine. Molière excelle dans la comédie de caractère, créant des personnages inoubliables dont les obsessions révèlent les travers universels. La Fontaine maîtrise l’art de la fable, utilisant l’anthropomorphisme animal pour une satire détournée mais percutante.
Ces œuvres posent des questions toujours pertinentes : quelle est la fonction sociale du rire ? Peut-on rire de tout ? Comment critiquer sans détruire ? Où placer la limite entre satire légitime et attaque personnelle ?
Le contexte de leur création (absolutisme royal, censure, protection du pouvoir) n’empêche pas leur universalité. Au contraire, les contraintes qu’ils ont dû surmonter ont affûté leur art de l’allusion et du détournement. Leur humour reste actuel car il repose sur l’observation fine de la nature humaine plutôt que sur des références éphémères.
L’héritage de Molière et La Fontaine dépasse largement la sphère littéraire. Ils ont façonné notre conception même de l’humour français : un rire intelligent, socialement engagé, élégant dans sa forme, capable de critiquer tout en respectant certaines limites. Cette tradition se perpétue, transformée mais reconnaissable, dans le théâtre, la littérature et même l’humour contemporain.
Références et Sources
Sources académiques et pédagogiques
Molière ou l’éminente dignité du rire, Odysseum (portail éducatif du ministère de l’Éducation nationale) : https://odysseum.eduscol.education.fr/moliere-ou-leminente-dignite-du-rire
Les moralistes du siècle classique et la satire des courtisans, Blog pédagogique académique : https://blogpeda.ac-poitiers.fr/motamot/2020/01/15/les-moralistes-du-siecle-classique-et-la-satire-des-courtisans/
Les Précieuses ridicules et le rire au XVIIe siècle, Journal Mamater : https://journalmamater.fr/2022/11/18/les-precieuses-ridicules-et-le-rire-au-xviie-siecle/
L’humour dans les Fables de La Fontaine, Perriol (1996) : http://www.perriol.org/litterature/19960430LAFONTAINE20.html
Analyses critiques
Molière et la catharsis comique, Duke University : https://people.duke.edu/~pstewart/catharsi.htm
Étude sur le rire chez Molière, Revue Romane : https://tidsskrift.dk/revue_romane/article/download/29738/27087
Ressources générales
La Gauche Républicaine et Socialiste : https://www.gauchemip.org/spip.php?article11885
Citations de Molière sur le rire, Le Parisien : https://citation-celebre.leparisien.fr/auteur/moliere?theme=rire
Ouvrages de référence
Œuvres complètes de Molière, éditions multiples
Fables de La Fontaine, éditions Gallimard et autres
Études universitaires sur le théâtre classique français
