La Farce de Maître Pathelin et les Moralités Médiévales : Naissance de la Comédie Française
La farce de Maître Pathelin, composée vers 1456-1460, et les moralités médiévales constituent les racines profondes de la comédie française. Ces formes théâtrales du Bas Moyen Âge ont introduit la ruse, la satire sociale et le comique verbal dans un théâtre profane qui rompait avec les drames religieux dominants. De ces textes médiévaux naîtra la tradition comique française qui s’épanouira avec Molière.
Le Théâtre Comique au Bas Moyen Âge
Naissance du théâtre profane
Au XIIIe siècle, le théâtre européen est dominé par les mystères et les miracles, représentations religieuses destinées à instruire les fidèles. Progressivement, des formes profanes émergent : les farces courtes et comiques, jouées entre les actes des pièces religieuses ou lors des fêtes publiques.
Ces farces primitives mettent en scène des situations quotidiennes tournant généralement autour de tromperies burlesques. Les personnages types apparaissent : le mari trompé, la femme rusée, le marchand avare, le clerc retors. Le comique repose sur des gestes exagérés, des dialogues vifs et des situations cocasses.
Le rôle de la Basoche
La Basoche, confrérie des clercs de justice parisiens fondée au XIVe siècle, joue un rôle crucial dans le développement du théâtre comique. Ces juristes en formation organisent des représentations satiriques lors de leurs fêtes corporatives. Ils peuvent critiquer le pouvoir avec une liberté remarquable, protégés par leurs privilèges corporatifs.
La Basoche produit et diffuse de nombreuses farces et sotties (pièces satiriques mettant en scène des « sots » ou fous). Ces spectacles mêlent critique sociale, jeux de mots savants et bouffonnerie populaire, créant un théâtre à la fois intellectuel et accessible.
Le contexte de la fin du Moyen Âge
La période qui voit naître Maître Pathelin (vers 1456-1460) se situe juste après la guerre de Cent Ans. La France se reconstruit, les villes se développent, une bourgeoisie marchande et juridique émerge. Ce public urbain et lettré apprécie un théâtre qui reflète ses préoccupations : les transactions commerciales, les procès, les relations sociales.
La Peste Noire (1348) a profondément marqué les mentalités, libérant une forme de rire noir et cathartique. Le théâtre comique permet d’exorciser les angoisses collectives tout en critiquant les élites.
Maître Pathelin : La Farce Fondatrice
Une œuvre anonyme au succès immédiat
La Farce de Maître Pathelin est composée vers 1456-1460 par un auteur anonyme, probablement un clerc de la Basoche parisienne. La première édition imprimée connue date de 1485, mais la pièce circulait auparavant sous forme manuscrite. Son succès est immédiat et durable : elle devient la farce médiévale la plus célèbre et la plus jouée.
La pièce compte environ 1600 vers en octosyllabes, ce qui en fait une farce longue pour l’époque. Cette ampleur permet de développer une intrigue complexe en trois temps, où les trompeurs deviennent à leur tour trompés.
L’intrigue : le trompeur trompé
L’avocat Pathelin, désargenté, trompe le drapier Guillaume en lui achetant du tissu qu’il ne paie pas. Pour échapper à ses obligations, Pathelin feint d’être malade et délirant lorsque le drapier vient réclamer son dû. Parallèlement, le berger Thibault Agnelet a volé des moutons à ce même drapier.
Lors du procès, Guillaume confond les deux affaires dans ses accusations. Le juge ordonne au drapier de s’en tenir à l’affaire du berger, d’où la célèbre réplique « revenons à nos moutons » devenue expression proverbiale. Pathelin défend le berger et lui conseille de ne répondre que « Bée » (le cri du mouton) à toutes les questions. Le berger est acquitté.
Mais lorsque Pathelin réclame ses honoraires, le berger continue à répondre « Bée », refusant de payer. L’arnaqueur se trouve ainsi arnaqué par plus rusé que lui, bouclant le cycle des tromperies.
Les innovations de la pièce
Maître Pathelin innove par plusieurs aspects. D’abord, la qualité de son écriture : les dialogues sont vifs, naturels, les jeux de mots nombreux et savants. L’auteur maîtrise les niveaux de langue, passant du français courant au jargon juridique, aux dialectes et même à un faux latin burlesque.
Ensuite, la construction dramatique est remarquable. Les trois tromperies s’enchaînent logiquement, créant un rythme soutenu et une progression narrative rare dans les farces médiévales. Les personnages, bien que types, acquièrent une certaine épaisseur psychologique.
Enfin, la dimension satirique est aiguisée. La pièce critique les avocats véreux, les marchands cupides et la justice corrompue, sans épargner aucune classe sociale. Cette universalité de la critique assure son succès durable.
L’influence linguistique
Maître Pathelin a enrichi la langue française de plusieurs expressions toujours utilisées aujourd’hui :
- « Revenons à nos moutons » (revenir au sujet)
- « Être pathelin » (être hypocrite et flatteur)
- « Faire le pathelin » (jouer l’innocent)
Ces formules témoignent de l’impact culturel profond de l’œuvre, qui dépasse largement le cercle des spécialistes du théâtre médiéval.
Les Moralités : Théâtre Didactique
Définition et caractéristiques
Les moralités constituent un genre théâtral médiéval distinct de la farce, bien que contemporain. Il s’agit de pièces allégoriques mettant en scène des personnifications de vertus, de vices ou de concepts abstraits (Justice, Avarice, Bon Conseil, etc.).
Contrairement aux farces qui cherchent avant tout à divertir, les moralités visent à instruire. Elles illustrent un enseignement moral ou religieux à travers des débats et des conflits entre personnages allégoriques. Le protagoniste humain se trouve confronté à des choix moraux, guidé ou tenté par ces figures abstraites.
Structure et formes
Les moralités sont généralement plus longues que les farces, pouvant atteindre plusieurs milliers de vers. Elles se structurent autour d’un débat moral, avec souvent un tournant où le héros choisit entre vice et vertu.
Des œuvres comme L’Homme justifié (vers 1450) ou L’Homme pécheur illustrent ce schéma narratif. Le protagoniste, tiraillé entre ses mauvais penchants et sa conscience, finit par se repentir et obtenir le salut. Ces pièces servent explicitement la prédication religieuse.
Hybridation avec la farce
Certaines moralités intègrent des éléments comiques, créant un genre hybride. Les personnages allégoriques peuvent être traités de manière bouffonne, les vices étant ridiculisés autant que condamnés. Cette dimension comique rend l’enseignement moral plus accessible et divertissant.
Pierre Gringore (1475-1538), poète et dramaturge de la Basoche, excelle dans cette veine satirico-morale. Son Jeu du Prince des Sots (1512) mêle allégorie politique et satire sociale, utilisant le cadre de la moralité pour critiquer le pouvoir de manière détournée.
Les Mécanismes du Rire Médiéval
Le comique de langage
Le théâtre comique médiéval exploite systématiquement les ressources de la langue. Les jeux de mots, les calembours, les équivoques constituent le cœur de l’effet comique. Maître Pathelin multiplie ces procédés avec une virtuosité remarquable.
L’alternance des niveaux de langue crée également des effets comiques. Pathelin passe du français élégant au délire multilingue, imitant des dialectes et un pseudo-latin macaronique. Cette variation linguistique amuse tout en démontrant la maîtrise littéraire de l’auteur.
Le comique de situation
Les farces reposent largement sur des situations burlesques : quiproquos, déguisements, identités confondues. La scène du procès dans Pathelin, où le drapier mélange l’affaire du tissu et celle des moutons, illustre parfaitement ce comique de situation.
La répétition constitue également un ressort comique important. Le berger qui ne répond que « Bée » crée un effet comique par la répétition obstinée, qui finit par se retourner contre Pathelin lui-même.
La satire sociale
Au-delà du simple divertissement, le rire médiéval assume une fonction critique. Les farces et les moralités satiriques ciblent les vices de toutes les classes sociales : avarice des marchands, vénalité des juges, hypocrisie des clercs, sottise des puissants.
Cette critique sociale s’exerce avec une liberté remarquable, protégée par le cadre festif et corporatif des représentations. Les spectateurs peuvent rire de leurs propres travers sans se sentir directement attaqués, le rire créant une distance salutaire.
L’Héritage Durable
Influence sur la Renaissance
La Renaissance redécouvre et valorise les farces médiévales. Rabelais cite explicitement Pathelin dans son œuvre, et de nombreux auteurs s’en inspirent. Les comédies humanistes du XVIe siècle empruntent aux farces médiévales autant qu’aux modèles antiques.
Toutefois, les humanistes cherchent aussi à dépasser ce qu’ils considèrent comme la grossièreté médiévale. Ils prônent une comédie plus régulière, mieux construite, inspirée de Térence et Plaute. Cette tension entre héritage médiéval et modèles antiques traverse tout le XVIe siècle.
Molière et l’âge classique
Molière (1622-1673) réalise la synthèse entre la tradition française de la farce et les modèles antiques. Ses grandes comédies conservent la vivacité, le rythme et le comique verbal des farces médiévales tout en adoptant la structure classique en cinq actes.
Le schéma du « trompeur trompé », central dans Pathelin, se retrouve dans de nombreuses pièces de Molière, notamment Les Fourberies de Scapin. Le type de l’hypocrite (Pathelin) annonce le Tartuffe. La satire des professions (médecins, avocats) prolonge la critique sociale médiévale.
Survie et revivals
Maître Pathelin n’a jamais vraiment disparu du répertoire théâtral français. Au XIXe siècle, Édouard Fournier en propose une édition critique (1872) et la pièce entre au répertoire de la Comédie-Française. Elle est régulièrement reprise, tant dans des mises en scène historiques que dans des adaptations modernisées.
Les moralités, en revanche, tombent largement dans l’oubli après le Moyen Âge, considérées comme trop didactiques et rigides. Elles ne connaissent qu’un intérêt érudit ou des relectures expérimentales.
Pertinence contemporaine
L’étude de ces formes médiévales éclaire l’histoire de l’humour français. La tradition de la satire sociale, le rire face au pouvoir, le comique de langage : autant d’éléments constitutifs de notre culture comique qui trouvent leurs racines dans les farces et moralités médiévales.
Le stand-up contemporain, avec sa critique sociale directe et son jeu sur le langage, renoue paradoxalement avec certaines caractéristiques de ces formes anciennes. La ruse comme forme de résistance populaire face aux puissants reste un thème universel.
Questions Fréquentes sur le Théâtre Comique Médiéval
Quand Maître Pathelin a-t-elle été composée ?
La pièce est généralement datée de la période 1456-1460, juste après la guerre de Cent Ans. La première édition imprimée connue date de 1485, mais la pièce circulait auparavant sous forme manuscrite.
Qui a écrit Maître Pathelin ?
L’auteur demeure anonyme. Les hypothèses penchent pour un clerc de la Basoche parisienne, juriste de formation, maîtrisant parfaitement le jargon juridique et les techniques littéraires de son époque.
Qu’est-ce que la Basoche ?
La Basoche désigne la confrérie des clercs de justice (avocats, procureurs, greffiers) fondée à Paris au XIVe siècle. Cette corporation organisait des festivités incluant des représentations théâtrales satiriques, jouissant d’une grande liberté de critique.
Quelle est la différence entre farce et moralité ?
La farce vise avant tout à divertir par des situations comiques et des tromperies burlesques. La moralité cherche à instruire moralement à travers des personnages allégoriques représentant des vertus et des vices. Certaines œuvres hybrides mêlent les deux approches.
Pourquoi dit-on « revenons à nos moutons » ?
Cette expression provient de Maître Pathelin. Lors du procès, le juge ordonne au drapier de s’en tenir à l’affaire des moutons volés et de cesser de parler du tissu impayé. La formule est passée dans le langage courant pour signifier « revenons au sujet principal ».
Comment les farces étaient-elles jouées ?
Les farces étaient représentées lors des fêtes publiques, sur des tréteaux installés sur les places, ou dans des salles corporatives. Les acteurs étaient souvent des amateurs issus de confréries ou de corporations, avec des décors et des costumes simples mais expressifs.
Quelle influence Pathelin a-t-elle eue sur Molière ?
Molière s’inspire directement des farces médiévales pour le rythme, le comique verbal et la satire sociale. Le schéma du trompeur trompé et la critique des professions (médecins, avocats) prolongent l’esprit de Pathelin dans le théâtre classique.
Les moralités sont-elles encore jouées aujourd’hui ?
Rarement. Les moralités sont considérées comme trop didactiques pour le goût moderne. Elles intéressent surtout les chercheurs et font parfois l’objet de mises en scène expérimentales ou universitaires.
Le Théâtre Médiéval : Racine Vivante de la Comédie Française
La Farce de Maître Pathelin et les moralités médiévales constituent un moment fondateur dans l’histoire de l’humour français. Ces formes théâtrales ont établi des caractéristiques durables : le comique de langage, la satire sociale, le schéma du trompeur trompé, la critique des professions et des institutions.
L’œuvre anonyme de Pathelin demeure remarquable par sa qualité littéraire, sa construction dramatique et son impact linguistique. Elle prouve que le théâtre comique médiéval n’était pas qu’un divertissement grossier, mais pouvait atteindre une sophistication remarquable.
Les moralités, bien que moins jouées aujourd’hui, témoignent de la volonté d’utiliser le théâtre comme outil d’instruction morale. Cette dimension didactique, même tempérée, irrigue encore notre conception du théâtre.
L’héritage de ces formes médiévales traverse les siècles pour nourrir la comédie classique de Molière, puis l’ensemble du théâtre français. Comprendre ces racines permet de saisir la profondeur historique de notre tradition comique et d’éclairer les débats contemporains sur la fonction critique de l’humour dans la société.
Références et Sources
Éditions et textes
La Farce de Maître Pathelin, éditions critiques multiples, texte original disponible sur Gallica (Bibliothèque nationale de France)
Analyses littéraires et pédagogiques
Résumé et analyse, Les Résumés : https://www.lesresumes.com/litterature/la-farce-de-maitre-pathelin-resume-personnages-et-analyse/
Fiche de lecture, SchoolMouv : https://www.schoolmouv.fr/fiches-de-lecture/la-farce-de-maitre-pathelin/fiche-de-lecture
Analyse littéraire, Le Petit Littéraire : https://www.lepetitlitteraire.fr/analyses-litteraires/anonyme/la-farce-de-maitre-pathelin/analyse-du-livre
Profil d’œuvre, Kartable : https://www.kartable.fr/ressources/francais/profil-d-oeuvre/la-farce-de-maitre-pathelin/15699
Ressources pédagogiques, Cercle Enseignement : https://www.cercle-enseignement.com/College/Cinquieme/Ressources-pedagogiques/La-farce-de-maitre-Pathelin
Ressources académiques
Assistance Scolaire : https://www.assistancescolaire.com/eleve/6e/francais/reviser-une-notion/m5ftx02
Espace Français : https://www.espacefrancais.com/la-farce-de-maitre-pathelin/
Ressources encyclopédiques
Article « La Farce de Maître Pathelin », Wikipédia français : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Farce_de_Ma%C3%AEtre_Pathelin
Ouvrages de référence
Le Théâtre du Moyen Âge, Petit de Julleville, 1887 (ouvrage historique de référence)
Édition critique d’Édouard Fournier, 1872 (Comédie-Française)
